La circularité de l’eau : une urgence
Pollution, surconsommation, sécheresses…, la ressource Eau est gravement malmenée tant au niveau quantité que qualité. Organiser la circularité de l’eau devient de plus en plus urgent.
Cela fait déjà plusieurs décennies que les spécialistes du monde entier alertent sur la « crise de l’eau ». Mais, dans son véritable sens, le terme « crise » suggère un phénomène temporaire suivi d’un retour à la normale. On n’y est plus aujourd’hui puisque de nombreux bassins à travers le monde présentent déjà des dommages irréversibles. C’est pour cela que l’ONU parle désormais de « faillite hydrique mondiale » : selon un rapport de son Institut universitaire pour l’eau, l’environnement et la santé publié début 2026, « la Terre est entrée dans une ère de faillite hydrique mondiale car la consommation d’eau à long terme dépasse le renouvellement de la ressource » (v. encadré). Certains, comme Anne Le Guennec, directrice de la Zone Technologies de l’eau chez Veolia, estiment même que la demande en eau douce devrait dépasser l’offre de 40 % d’ici 2030.
Ce concept de faillite hydrique désigne donc un état où l’usage et la pollution de l’eau ont dépassé les apports renouvelables et où le capital naturel (nappes, zones humides, sols, rivières, glaciers) est altéré de façon irréversible ou à un coût prohibitif. Autrement dit, les notions de « stress hydrique » et de « crise de l’eau » ne suffisent plus pour décrire la situation mondiale.
Or si l’on peut sortir d’une crise, aller au-delà d’une faillite nécessite un véritable changement de modèle. Développer la circularité de l’eau s’inscrit totalement dans cette transformation : c’est plus que jamais nécessaire tant sur le plan environnemental que sur le plan de la sécurité et de la justice sociale.
La planète vit désormais au-dessus de ses moyens en eau
Selon le rapport de l’Institut universitaire des Nations unies pour l’eau, l’environnement et la santé :
- Les eaux de surface se réduisent (plus de la moitié des grands lacs ont vu leur niveau baisser depuis les années 1990)
- 410 millions d’hectares de zones humides ont disparu durant les cinq dernières décennies, pour une perte de services écosystémiques estimée à plus de 5 100 milliards de dollars par an
- 70 % des principaux aquifères affichent un déclin durable (les eaux souterraines fournissent 50 % de la consommation d’eau domestique et plus de 40 % de l’eau d’irrigation)
- De nombreuses régions du monde ont perdu plus de 30 % de leur masse glaciaire depuis 1970
- Les réserves d’eau des régions agricoles s’épuisent. 70 % des prélèvements d’eau douce sont destinés à l’agriculture. Plus de la moitié de la production alimentaire mondiale se situe dans des zones où les réserves d’eau sont en baisse ou instables
- Une part croissante de l’eau n’est plus potable ni économiquement utilisable (cf. pollution due aux eaux usées non - ou insuffisamment - traitées, ruissellement agricole, effluents industriels et miniers, salinisation de nombreux bassins…)
- Près des trois-quarts de la population mondiale vivent dans des pays en insécurité hydrique.
Un sujet à l’agenda du Sommet Mondial des Bassins 2026
Le sujet de la circularité a été mis en avant lors du Sommet Mondial des Bassins organisé par le RIOB mi-juin à Rio de Janeiro. De fait, les échanges tenus se sont concentrés sur cinq enjeux stratégiques majeurs dont celui de la nécessaire accélération de la transition vers une économie circulaire de l’eau. L’événement international s’est conclu avec un message clé : « Face à l’accélération des impacts du changement climatique et à la nécessité de s’y adapter, de nombreuses solutions stratégiques, techniques et opérationnelles doivent être débattues et partagées, à toutes les échelles, pour garantir la sécurité de l’eau et renforcer la résilience des territoires ».
Une eau plus circulaire : oui, mais comment ?
Le défi aujourd’hui est d’articuler le plus efficacement possible la gestion de la demande en réduisant et en optimisant l’utilisation des eaux bleues (eaux de surface) et vertes (eaux souterraines) avec le développement de ressources alternatives, dont les eaux non conventionnelles (ENC)(1) et le dessalement.
Au sein des ENC, la REUT se développe mais nécessite encore d’importants efforts. Si, au niveau mondial, 8 % des eaux traitées sont recyclées, le taux s’élevait à peine à 1 % en France au début des années 2020. Face à cela, le gouvernement français s’est fixé de passer à 10 % dans son Plan Eau de 2023 (principalement via la levée de freins réglementaires), à travers notamment la réalisation de 1000 nouveaux projets de valorisation d’eaux non conventionnelles d’ici fin 2027. A fin février 2026, 508 installations supplémentaires avaient vu le jour dans 164 stations d’épuration et 344 sites d’industrie agro-alimentaire (IAA).
Mais la circularité de l’eau peut prendre plusieurs autres formes.
Dans l’industrie, elle relève essentiellement de la réutilisation en circuit fermé avec, par exemple, des circuits de refroidissement en boucle fermée, la récupération de l’eau issue des opérations de déshydratation (ex. : IAA, pharmacie, cosmétique...) ou la REUT directement réalisée sur site, l’eau ainsi récupérée servant surtout à l’alimentation des utilités (chaudières, tours aéroréfrigérantes…) et au nettoyage en place. Depuis décembre 2023, un projet européen (« Resurgence ») étudie la circularité de l’eau industrielle et les solutions qui y contribuent. Il doit aboutir à la mise au point de nouveaux systèmes industriels d’eau circulaire plus efficaces qui pourraient permettre de parvenir aux objectifs de neutralité climatique mais aussi à la compétitivité. Le projet qui court jusqu’à fin 2027 s’appuie sur trois études de cas réalisées dans des secteurs spécifiques (papier, chimie, acier) et une étude axée sur les synergies entre traitement des eaux urbaines et industrie.
Au niveau des collectivités territoriales, la question de l’eau circulaire a une autre dimension car les systèmes d’eau et d’assainissement existants montrent certaines limites face au changement de paradigme nécessaire. C’est tout l’intérêt du projet Horizon Europe « Solucir » lancé cette année pour « s’attaquer à la pénurie d’eau et aux défis climatiques en catalysant l’adoption à grande échelle de solutions circulaires et décentralisées pour l’eau ». Le principe de base est de démontrer que, face au caractère vieillissant et non flexible des systèmes centralisés actuels, la décentralisation peut contribuer à la résilience et favoriser la récupération des ressources.
Dans ce cadre, pas moins de 16 partenaires de 10 pays et couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur de l’eau vont travailler ensemble pendant quatre ans de manière à construire les fondations d’un approvisionnement en eau plus résilient, circulaire et pérenne pour les générations futures pour l’Europe et au-delà. Cette quête vers des systèmes d’eau décentralisés et circulaires s’appuie sur une approche à la fois empirique et technologique qui associe l’analyse de 23 pilotes inspirants (« inspirational pilot sites ») pour identifier les meilleures pratiques et conditions de réussite, la mise en œuvre de 5 démonstrateurs (« pathfinding studies ») en Europe et d’une étude de transférabilité en Afrique du Sud, le déploiement d’outils numériques de pointe, la structuration de cadres d’évaluation des risques et la construction de modèles économiques viables. Comme le soulignent les pilotes du projet, choisir de déployer des solutions circulaires et décentralisées de gestion de l’eau s’inscrit dans la volonté de faire face à l’expansion des populations urbaines et à l’insuffisance des infrastructures, en particulier dans les zones péri-urbaines.
Plus largement, le fait de catalyser l’adoption à grande échelle de solutions circulaires pour l’eau doit permettre de renforcer la durabilité du secteur en Europe.
1) Eaux non conventionnelles : eaux de pluie, eaux recyclées issues des matières premières, eaux de process recyclées, eaux grises, eaux issues des piscines à usage collectif, eaux issues de procédés industriels, eaux usées traitées.
